La crise, une chance

Introduction

    

Précédemment, je vous ai souligné combien il était important de ne pas chercher à prendre le contre-pied du symptôme, de ne pas chercher à vouloir l’éradiquer. En effet, il est porteur d’un message et nous avons donc à comprendre le message afin d’aller mieux, et de voir alors le symptôme disparaître alors naturellement.

  

Aujourd’hui, avant de vous expliquer comment nous sommes bâtis et d’où viennent nos douleurs ou difficultés psychologiques, je vais m’efforcer de vous illustrer en quoi le symptôme est utile et respectable. 

 

Pour cela je vais vous exposer deux cas. 

 

Madame O

Madame O est principalement orientée intérieurement et relationnellement  par un schéma qu’on pourrait appeler F.P. Fais Plaisir.

 

Ce schéma se manifeste de la façon suivante :

 

  •  elle est attentive aux autres
  •   elle pense à leur bien-être avant de penser au sien
  •   elle est gentille, sympathique, serviable
  •   à son travail elle est appréciée, bien qu’elle-même trouve parfois qu’on abuse un peu de sa gentillesse
  •   en couple et en famille, tout le monde se repose sur elle car on sait qu’elle fera le nécessaire dans tous domaines.

 

Elle a bien, de temps à autre, une tristesse intérieure de ne pas se voir plus manifestement aimée, et de récolter finalement bien peu de reconnaissance. Elle ne va pas cependant jusqu’à se dire quelle est la bonne de service. Non, elle pense plutôt que la vie est dure et que sa participation pour l’améliorer, c’est de s’oublier au profit des autres.

 

Ses aspects prioritaires, dominants, sont la gentillesse, l’empathie, l’absence d’agressivité. On pourrait appeler cela des parties de sa personnalité globale, des sub-personnalité dominantes.

 

Les parties d’elle-même qu’elle doit refuser si elle veut rester conforme à ce qu’elle pense être sont donc l’inverse : individualiste, pensant à elle en priorité, capable d’agressivité forte (qui ne se laisse jamais abuser). Ce sont ces sub-personnalités reniées.

 

Elle tient d’autant plus à ne pas être comme ça qu’elle trouve justement que sa sœur représente tout le contraire d’elle. Elle la juge égoïste, agressive, insupportable. S’il arrivait à Madame O de lever la voix agressivement elle se trouverait vraiment trop similaire à sa sœur et cette idée la révulse.

 

Quels sont les inconvénients secrets de ce système interne avec ces sub-personnalités dominantes et ces sub-personnalités reniées ?

 

1.    Démunie de son agressivité, elle ne sait pas poser les limites. Ainsi lorsque l’autre va abuser de sa gentillesse, elle ne saura pas trop comment faire pour poser la limite. Un peu comme si elle ne pouvait pas « fermer la porte » quand elle en a besoin.

 

Du coup elle est contrainte à utiliser des stratégies manipulatoires pour que l’autre comprenne peut-être que là il lui faut s’arrêter.

 

Ceci n’étant pas très efficace, elle se sent un peu faible dans les relations et préfère se réfugier dans des lieux et avec des gens qu’elle connaît bien et qui sont habitués à ses propres signaux.

 

2.    Refusant l’agressivité en elle, elle la voit beaucoup plus à l’extérieur. Elle est effrayée de voir combien le monde est dur, combien les gens sont agressifs.

 

Elle se demande bien d’ailleurs pourquoi sa sœur non seulement n’est pas quittée par son mari mais même semble avoir un couple solide.

 

Bref toute cette agressivité du monde lui pèse. Et la renforce dans la nécessité d’être, quant à elle, encore plus gentille.

 

3.    Elle se met en bas de la liste lorsqu’il s’agit de considérer les besoins des uns et des autres. Les besoins des gens avec qui elle est en relation passent toujours avant les siens. Mais ces autres pour lesquels elle se dévoue ne semblent portant pas apprécier ceci à sa juste valeur. En fait, elle ne sait pas qu’en se mettant en bas de la liste, elle induit que progressivement son entourage se soit accoutumé à considérer que ses besoins à elle passent en dernier.

 

Tous ces inconvénients, elle s’y est habituée, même si elle en paie un prix plus élevé qu’elle ne le croit.

 

Voilà qu’arrive un petit bouleversement. Au bureau sa supérieure hiérarchique a été mutée. Une autre la remplace. Et celle-ci n’est pas du tout agréable. Injuste, agressive, exigeante, elle impose sa façon de parler catégorique, et Madame O se sent mal. Surtout quand la nouvelle crée des injustices envers elle.

 

Que va-t-il se passer ? Voyons cela en détail.

 

1)  Une partie d’elle, « la coléreuse », celles qui aimerait crier que ce n’est pas normal, et qu’on ne la respecte pas, cette partie est de plus en plus stimulée par la situation. Quelqu’un d’autre que Madame O aurait sans doute exprimé, avec une fermeté carrée sous-tendue par la colère, qu’il y avait certaines limites à respecter.

 

2)  Donc la sub-personnalités reniée, la coléreuse, fait de plus en plus pression, cependant que les sub-personnalités dominantes ne veulent absolument pas laisser celle-ci prendre de la place.

 

Cette pression, cette lutte intérieure, augmente de jour en jour à son travail. Madame O a bien cherché à faire assaut de gentillesse mais ça ne donne rien, tout au contraire.

 

Madame O va-t-elle finir par dire sa colère ? Non, car ce serait une sorte de changement dans sa personnalité, dans la façon dont elle se voit elle-même, dont elle s’est construite. Elle s’interdit même de ressentir cette colère. Mais que deviendra alors toute cette pression interne ? Au lieu de ressentir de la colère Madame O va ressentir de… l’angoisse.

 

L’angoisse, c’est le signal d’alarme dont je vous ai parlé. Celui qui crie : « attention des intrus (la coléreuse, l’égoïste, etc.) veulent pénétrer dans la maison et si je les laisse entrer ils vont tout casser ».

 

Donc l’angoisse monte de plus en plus. Et à partir de là s’enclenche le cercle vicieux. Au lieu d’intégrer un peu de son agressivité et de pouvoir ainsi se faire respecter et poser ses limites, Madame O se voit comme une malade. Malade d’angoisse. Elle ne dort plus, elle rumine, elle est très fatiguée. Du coup elle a commencé à prendre des anxiolytiques et des somnifères. Mais comme la situation n’a pas évolué et que l’angoisse est combattue, la pression s’internalise. Madame O tombe malade, elle a des palpitations, elle se met en arrêt maladie. Bref, c’est de plus en plus pesant et coûteux pour elle.

 

L’autre option serait la suivante : avec l’aide d’un thérapeute elle va découvrir que

 

a.   il y a de la colère en elle, malgré l’horreur qu’elle en a

 

b.   ceci n’est pas forcément synonyme de devenir une mauvaise personne

 

c.    et elle va commencer à poser quelques petites actions, quelques limites en acceptant de donner un peu de place à la coléreuse en elle

 

d.   à sa surprise, elle va découvrir alors que cette chef écoute plus qu’elle ne l’aurait cru.

 

Et petit à petit elle rentrera dans un cercle positif inverse du précédent. Ayant posé quelques actes ou quelques paroles claires grâce à l’énergie de sa colère, elle va découvrir non seulement qu’on tient plus compte d’elle-même, mais aussi que le monde devient plus doux.

 

En effet, réintégrant une partie de son agressivité, elle se sent moins menacée, elle est alors moins fascinée par l’agressivité des autres, elle peut même commencer à demander, en famille, qu’on tienne plus compte de ses propres besoins.

 

Bref, pour faire simple, je résumerai ainsi :

 

  • la crise l’a obligée à découvrir des aspects d’elle-même auparavant refusés
  •  dès lors qu’elle les a intégrés, a minima, elle a enrichi sa personnalité. Elle reste une personne gentille et serviable, mais quand on abuse, alors elle sait indiquer avec force que ça ne va pas
  •  à partir de ce changement intérieur, de cette intégration de nouvelles capacités autrefois refusées, elle va désormais voir apparaître à ses yeux  un monde un peu différent.

 

Ceci illustre une maxime intéressante à retenir : « si je change, le monde change ».

 

Rappelons-nous donc que l’angoisse est un signal d’alarme, le signe d’une lutte entre deux parties de soi ;  et que la situation angoissante, lorsqu’elle est traitée différemment peut déboucher sur quelque chose de bien meilleur.

 

Tandis que lutter contre le symptôme, sans chercher ce qu’il pourrait receler de positif, amène tout au contraire un cercle vicieux débilitant.

 
 

MadamE P

Voyons maintenant un autre cas, celui de Madame P.

 

Le cas de Madame O montrait la signification de l’angoisse, ce signal d’alarme indiquant un conflit interne entre deux parties de soi-même. Le cas de Madame P va illustrer comment ce conflit interne peut amener de la dépression.

 

Madame P a 41 ans et déprime depuis un certain temps. Elle n’a plus de goût à rien, se sent ralentie et triste, le cœur serré sans savoir pourquoi, l’impression que sa vie n’a pas de sens, une vague envie de mourir. Elle ne comprend pas ce qui se passe, d’autant que ses antidépresseurs ne semblent pas faire d’effet à part une sorte de sensation de gel de sa pensée.

 

Que lui arrive-t-il ? Nous allons le comprendre en voyant quelques éléments de son histoire.

 

Madame P était une adolescente dynamique, joyeuse, pétulant et son entourage la traitait souvent de « fofolle ». Mais elle est tombée amoureuse et s’est mariée tôt, à 19 ans, avec un garçon sérieux qui l’équilibrait beaucoup.

 

Très vite, ils se sont établis en couple puis ils ont eu deux enfants : une fille d’abord et trois ans plus tard un garçon. Madame P s’est beaucoup consacré à ses enfants, développant des aspects qu’on ne lui connaissait pas : sérieuse, organisée, investie dans son foyer, mûre et équilibrée. On pourrait dire, en simplifiant quelque peu, que la « fofolle » a disparu du paysage, laissant place à la « sérieuse ». Son système interne s’est organisé autour d’une répartition des sub-personnalités pour des raisons liées à sa propre enfance. Je ne m’étendrai pas sur ces aspects afin de rester concentré sur la dépression du moment.

 

Quel est donc le conflit interne actuel ?

 

1.   arrivée à la quarantaine, Madame sent un changement important se profiler dans sa vie

 

2.   ce changement tient au fait que ses enfants sont désormais nettement plus grands. Sa fille a 17 ans, son fils 14 ans, et tous deux ont des comportements adolescents de leurs âges

 

3.   sa fille sort, danse, s’amuse, a des copines mais aussi des petits amis. Madame P sent que celle-ci a commencé sa vie sexuelle… alors qu’elle-même et son mari sont plutôt routiniers dans ce domaine, depuis plus de 20 ans qu’ils vivent ensemble.

 

Donc, en elle-même, devant l’exemple de sa fille, la « fofolle » de son adolescence fait de plus en plus pression. Cette sub-personnalité, reniée depuis si longtemps, est fortement stimulée par la situation. Cette partie voudrait pouvoir reprendre sa place, un peu comme si elle disait : « il y a désormais trop longtemps que je suis bridée, regarde ta fille : moi aussi je veux rire, danser, être insouciante, avoir des amants, etc. ».

 

Mais la majorité au pouvoir, la mère et femme sérieuse, avec son cortège de sub-personnalités qui dominent depuis si longtemps, ne veut pas entendre parler de ces changements réclamés par la minorité interdite. Pas question de risquer de bouleverser cet équilibre installé depuis si longtemps et dont les enjeux sont puissants.

 

Le conflit fait rage, mais en toute inconscience, car le conscient de Madame P ne veut même pas laisser filtrer le moindre fantasme issu de la fofolle.

 

Du coup cette dernière se décourage, sentant fortement qu’elle n’arrivera pas à avoir gain de cause. Progressivement elle en arrive à dire : « hé bien, si c’est comme ça, si je suis destinée à ne plus jamais apparaître, inutile de vivre ou de désirer, autant mourir ».

 

La dépression de Madame P est le cri de désespoir d’une partie d’elle-même qui désespère de pouvoir vivre, qui souffre trop de cette situation dans laquelle elle ne trouve aucune place ni aucun bonheur… alors même que la situation nouvelle (l’entrée dans la sexualité de sa fille adolescente) la stimule constamment, lui donnant le sentiment que ses désirs sont légitimes.

 

Que faire ? Là encore la tentation, c’est de faire taire ce cri. Madame P, en plus des médicaments qu’elle prend, s’est mise à grossir. Un peu comme si ses kilos supplémentaires avaient un double sens : d’un côté mimer la mise en cause de sa féminité, d’un autre côté étouffer le cri sous la nourriture et la graisse. De plus sa sexualité devient de moins en moins bonne.

 

Bref, comme dans le cas de Madame O, Madame P entre dans un cercle vicieux aux conséquences négatives importantes auxquelles s’ajoute l’incompréhension de ce qui lui arrive. On lui dit qu’elle est « malade », malade de dépression. Elle accepte progressivement cette définition de son état qui la conduit encore plus loin de l’origine interne du conflit entre elle-même et elle-même. Si elle est « malade », n’est-ce pas, elle ne peut qu’être soignée, par des traitements extérieurs.

 

Or la sortie ne se trouve pas du côté de « plus de la même chose », plus de renforcement du parti au pouvoir. La sortie se trouve du côté d’un remaniement interne dans lequel les parties reniées trouveront désormais plus de place.

 

Cela ne veut pas dire que Madame P va tout bouleverser de ce qu’elle a construit au fil des 20 années précédentes (ceci n’arrive que lorsque les parties reniées font brutalement la révolution). MAIS que cette crise dans son existence exige un changement qui, en l’occurrence, sera celui de redevenir plus « fofolle ». On pourra observer que si elle effectue ce remaniement, Madame P

 
 

  • devient plus complexe (à la fois sérieuse et capable d’être fofolle)
  •  retrouve une pétulance du désir, et la vitalité qui va avec. Ce qui la sort de sa dépression

 

En somme non seulement, dans ce cas, elle a « soigné » sa dépression mais aussi elle est sortie de sa crise « existentielle » en débouchant sur une nouvelle tranche de vie dont les modalités seront différentes de la phase précédente.

 

Nous verrons par la suite dans quelles occurrences cette frontière interne entre les sub-personnalités dominantes et les sub-personnalités reniées se rigidifie et nous introduit dans un cercle vicieux pathologique.

 

Concluons le cas de Madame P par une illustration tirée de l’Analyse Transactionnelle (A. T.). Le système interne de Madame P pourrait se représenter ainsi :

 

 

 

 

 

 

Un Parent très puissant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un Adulte fort qui met en œuvre les injonctions du parent

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un Enfant dans la voix est faible et les besoins négligés

 

 

 


Madame P s’est plus consacrée à ses enfants biologiques qu’à son Enfant interne bridé et auquel peu de temps et de comportements ont été accordés.

 

Conclusion

Déséquilibre des pouvoirs, frontière interne dysfonctionnelle, et choix de la mauvaise « sortie », sont des clés explicatives, très éclairantes, de nos pathologies, comme nous allons le voir ensuite.

 

 

 

 

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